Dégels – Julia Phillips

Ce livre de poche m’a fait de l’oeil dans la librairie Goulard à Aix-en-Provence cet été, probablement du fait de sa couverture car j’ai une prédilection pour les romans qui se déroulent dans les paysages enneigés (voir mes critiques de De pierre et d’os, Sauvage ou encore Le poids de la neige).

Dégels est un premier roman qui se déroule exclusivement dans la péninsule du Kamtchatka, soit à l’extrême-orient russe. Il raconte, dans son premier chapitre (« Août ») l’enlèvement de deux soeurs, Sophia (11 ans) et Alyona (8 ans) par un homme mystérieux. Mais contrairement à un polar classique, l’écrivaine consacre les 10 chapitres suivants à dresser des portraits de femmes reliées de près ou de loin à l’enlèvement et vivant dans la péninsule, avant le chapitre de résolution finale (« Juillet »). Chaque chapitre correspond à un mois et à un portrait. Ainsi Julia Philips réussit la prouesse d’écrire en réalité 11 débuts de romans, tout en faisant avancer l’histoire dans la temporalité, sans que le lecteur ne se lasse.

Parmi ces dix portraits de femmes, certains restent en tête, comme celui de Valentina Nikolaievna, mère bourgeoise et méprisante à qui on découvre un cancer, ou encore Ksyusha, fille d’éleveurs évènes qui tombe amoureuse d’un autochtone comme elle alors qu’elle est en couple avec un garçon blanc jaloux.

L’écriture est simple avec quelques passages très bien écrits, comme celui où Oksana perd son chien Malysh à cause d’un ami qui, par négligence, a oublié de refermer la porte de son appartement :

On croit se tenir à l’abri, se dit-elle. On verrouille son esprit et on contrôle ses réactions de façon à ce que personne, ni enquêteur, ni parent, ni ami ne puisse entrer de force. On décroche un diplôme d’études supérieures, une position enviable. On conserve ses économies en monnaie étrangère et on paie ses factures en temps et en heure. Lorsque les collègues posent des questions sur sa vie privée, on ne répond pas. On travaille plus dur. On fait de l’exercice. On porte des vêtements aux coupes flatteuses. On fait en sorte que le fil de son affection reste aiguisé, tel un couteau, de façon à ce que ceux qui s’approchent pensent à le manier avec précaution. On pense avoir érigé une protection efficace, et voilà qu’on découvre qu’on s’est exposé au danger de la part de tous les gens qu’on a rencontrés.

L’avant-dernier chapitre (« Juin ») s’intéresse à Marina, la mère des deux jeunes filles disparues, et réussit avec brio à faire donner au lecteur un bref aperçu de ce que l’on doit ressentir quand ses enfants ont disparu.

Abordant des thèmes comme le racisme et le sexisme, « Dégels » est surtout un magnifique roman sur le hasard, qu’il soit malchanceux (celui de se faire enlever ou d’avoir ses enfants enlevés, de survivre à un mari décédé, d’avoir un cancer, de vivre une rupture amicale, de perdre son chien, de croiser un ours alors qu’on campe) ou heureux (celui de sortir vivante de la rencontre avec un ours, de croiser la route d’un photographe, de tomber amoureux…).

On pourrait dire que le décor du roman, le Kamtchatka, est à lui seul un personnage, tant il fascine par ses paysages et son histoire à cheval entre tradition et modernité.

Un premier roman qui vaut donc le détour, publié en 2019 par les éditions Autrement.

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