Le silence des vaincues – Pat Barker

Un très gros coup de coeur!

« La puissance des vaincues » raconte un célèbre passage de la Guerre de Troie : en effet, le livre commence lorsque la cité de Lyrnessos tombe aux mains des Grecs et que la reine Bryséis devient le trophée de Achille.

Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous, sauf que ce passage de la guerre de Troie est totalement captivant, et surtout que l’histoire est cette fois racontée du point de vue d’une femme, Bryséis.

Toutes ses chansons parlaient de gloire immortelle, de héros pétrissant sur le champ de bataille ou, plus rarement, de retour triomphal au pays natal. Je me rappelais en avoir entendu beaucoup dans mon enfance. Petite fille dans la maison de mon père, je me faufilais dans la cour alors que j’étais censée être au lit et dormir, pour écouter les bardes qui jouaient et chantaient dans la grande salle. Peut-être, à cet âge-là, pensais-je que toutes ces histoires d’aventures stimulantes et de héros courageux m’annonçaient mon propre avenir, mais quelques années plus tard, à dix ou onze ans, le monde a commencé à se refermer autour de moi et j’ai compris que ces chants appartenaient à mes frères, pas à moi.

A travers ce mythe, Pat Barker raconte la violence de la domination masculine (elle fait de la sexualité une forme absolue de violence), et alors ce mythe de la guerre de Troie n’a plus rien de glorieux, pour la place qu’il assigne aux femmes. La guerre de Troie, ce n’est plus le récit héroïque du bel Achille : c’est un monde de peur, de sang et de larmes.

Il aurait été plus facile, par bien des côtés, de penser que nous étions tous pris au piège, prisonniers de cette étroite bande de terre entre les dunes et la mer. Plus facile, mais faux. Eux étaient des hommes, et des hommes libres. J’étais une femme, et une esclave. Et c’est un abîme qu’il ne faut pas laisser masquer par tous les beaux discours sur l’emprisonnement partagé.

Les femmes sont silencieuses, objets qui passent entre les mains des hommes, mais elles n’en sont pas moins puissantes. En effet, Pat Barker réussit l’exploit de faire basculer le pouvoir : les dominées apparaissent plus libres que les hommes qui les dominent. Ainsi le grand, le bel Achille, demi-Dieu, héros de guerre, n’apparait finalement que comme un petit enfant à l’égo surdimensionné (magnifique scène que celle où Bryséis le surprend à appeler « maman » dans la mer).

Pat Barker réussit la prouesse d’écrire à la fois un récit mythologique et un grand roman contemporain. L’écriture est remarquable, lumineuse, poétique, réaliste.

« Le silence des vaincues » est sorti le 25 août 2020 chez Charleston.

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